
NATION OF LANGUAGE
Les termes synthpop, minimal wave, post-punk, goth ou new romantic reviennent souvent — chez les fans comme chez les critiques — lorsqu’il s’agit de décrire l’envoûtant travail de Nation of Language. Mais si l’on peine à définir précisément le groupe, c’est peut-être justement l’idée. Son chanteur, Ian Richard Devaney, excelle à élargir ce que la musique guidée par les synthétiseurs peut évoquer, au point que ses compositions tiennent autant du voyage extrasensoriel que d’une expérience profondément humaine. C’est dans cet état d’esprit qu’il a écrit le quatrième album du groupe, le spectral et aérien Dance Called Memory, de la manière la plus humble qui soit : en grattant simplement sa guitare, assis chez lui, pour tenter d’éroder sa mélancolie. « C’est une excellente façon de se distraire, explique-t-il, quand on est déprimé. »
Les deux premiers albums de Nation of Language, Introduction, Presence (2020) et A Way Forward (2021), sont arrivés comme des cadeaux providentiels en pleine pandémie : de magnifiques bandes-sons, auxquelles beaucoup ont pu s’identifier, pour accompagner notre morosité collective. Mais c’est leur précédent disque, Strange Disciple (2023), qui a véritablement propulsé le groupe du statut de curiosité culturelle à celui de chouchou de la critique — l’album ayant notamment été sacré Album de l’année par Rough Trade. À sa sortie, Pitchfork écrivait que le groupe « apprenait ce que signifie devenir plus grand et meilleur ».
La vocation de Devaney semble justement être celle-ci : transformer avec sensibilité le désespoir individuel en une forme de deuil collectif apaisant. Cette dimension traverse l’album de part en part. Le single « Now That You’re Gone », qui rayonne d’une nostalgie bouleversante, s’inspire de la mort tragique de son parrain, emporté par la SLA, ainsi que du rôle de ses parents qui ont pris soin de cet ami malade. « Être aidant — transformer sa maison en une sorte d’aile d’hôpital et organiser sa vie autour des besoins urgents de quelqu’un d’autre — est un acte d’amour et d’amitié incroyablement difficile et puissant, explique Devaney. Et c’est d’autant plus dur dans un système économique qui ne semble pas reconnaître la valeur de cet engagement à la hauteur de ce qu’il exige. » Au fond, la chanson parle de la manière dont les amis peuvent être présents les uns pour les autres — tout en faisant écho à un thème récurrent de l’album : la douleur et les promesses perdues des amitiés qui se délitent.
Cette idée réapparaît aussi dans le morceau « I’m Not Ready for the Change », qui évoque ce malaise existentiel qui ressurgit sans cesse au fil de nos vies. « Je suis tombé sur une photo prise lors d’une fête : on y voyait des couples qui ne sont plus ensemble aujourd’hui, des amis qui ont suivi des chemins différents. Ce n’était pourtant pas si ancien, mais l’idée qu’un tel rassemblement soit désormais impossible m’a frappé de plein fouet. Parfois, on a l’impression que les pages du livre de la vie tournent plus vite qu’on ne peut les comprendre. »
Pour l’enregistrement de Dance Called Memory, le groupe a de nouveau fait appel à son ami et producteur de Strange Disciple, Nick Millhiser (LCD Soundsystem, Holy Ghost!). « Ce qui est formidable avec Nick, c’est qu’il nous donne le sentiment de ne pas avoir à faire ce que l’on attend de nous, ni de courir après un son particulier », explique la claviériste Aidan Noell, qui complète le trio avec le bassiste Alex MacKay. Le groupe a ainsi enrichi l’album d’une palette sonore différente : des breaks de batterie samplés et découpés sur « I’m Not Ready for the Change », qui rappellent l’époque Loveless de My Bloody Valentine, ou encore toutes les percussions de « In Another Life » passées dans un synthétiseur pour leur donner une teinte d’électronique du début des années 2000.
Au fond, l’ambition était d’insuffler une vulnérabilité et une humanité brutes dans un album pourtant très marqué par les synthétiseurs. « Il existe une sorte de dualité entre l’école Kraftwerk et l’école Brian Eno, vers lesquelles j’ai été attiré à différents moments. J’ai lu que Kraftwerk voulait retirer toute trace d’humanité de sa musique, tandis qu’Eno parlait souvent de créer une musique synthétique qui reste profondément humaine, explique Devaney. Même si Kraftwerk est une influence fondamentale sur le plan sonore, pour ce disque je me suis clairement rapproché de l’approche d’Eno : faire quelque chose d’aussi dépouillé et chaleureux que possible. À une époque de plus en plus marquée par l’essor de l’IA qui tend à remplacer les créateurs humains, je me concentre davantage sur la condition humaine — et j’ai besoin que la musique qui la porte aille dans ce sens. »
Malgré la gravité des thèmes abordés, Devaney insiste : « Plutôt que de laisser l’auditeur dans le désespoir, je veux qu’il reparte avec le sentiment que nous nous voyons réellement les uns les autres — et que nos luttes individuelles peuvent, au fond, nous rapprocher par l’empathie. »
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